L’opalescence du presque rien

C’est en suivant la frontière, en longeant la surface, qu’on passe des corps à
l’incorporel, Paul Valéry eut un mot profond : le plus profond c’est la peau.
(Gilles Deleuze, La logique du sens, 1969)

Un spectre est une apparition fantasmagorique ou une image floue ; il
désigne encore la hantise ou l’apparence fragile d’une chose ; mais aussi, il fait
référence à l’énergie, au mouvement, à la radiation et surtout, à la lumière.
D’ailleurs, l’usage commun du mot « spectre » nous renvoie instantanément à
l’image de la lumière décomposée par un prisme, voire à l’arc-en-ciel après la pluie, à
l’iridescence du nacre ou à l’opalescence d’une bulle de savon.
Certes, nous ne trouverons pas de charmants reflets irisés dans les matériaux
qu’utilise l’artiste Carlos Rivera -bien au contraire- cependant, une véritable magie
spectrale opère dans son art de la transformation du ruban de masquage et la
manipulation des lames tranchantes.

Il y a des artistes qui ont besoin de tout un attirail de matériel et d’outils
sophistiqués, d’autres de s’isoler, d’échapper de la cohue urbaine pour pouvoir
créer. Carlos Rivera par contre, ne fuit pas la ville, pas même le centre-ville, c’est
là -à Santiago du Chili où il travaille et habite- au milieu de la foule qu’il puise son
inspiration pour « dessiner » au ruban adhésif, « graver » et « sculpter » avec les
lames qui lui servent également comme d’outils pour « peindre » avec la lumière.
Autant de disciplines que de gestes mis ici entre guillemets car, comment classifier
un corpus d’œuvres qui non seulement confond les genres mais aussi, franchit les
limites entre démarche, dispositif et objet artistique? En effet, Rivera réfléchit à la
question du visible et de l’invisible ; de l’économie des moyens et la précarité ; du
banal et du quotidien, tout en réalisant un croisement entre sujets représentés (les
passants, la foule anonyme, les oiseaux qui habitent le milieu urbain, les lames de
cutter, scalpel, rasoir etc.), outils utilisés (objets tranchants) et matériel travaillé
(couches successives de ruban adhésifs sur planches de verre). Néanmoins, si
l’on devait classifier le travail de l’artiste, il faudrait plutôt le placer du côté de
l’héritage pictural car pris au pied de la lettre, Rivera travaille avec des couches et
diverses épaisseurs d’une même matière pour obtenir différents degrés de
transparence et d’opacité. Il en est de la peinture et des pinceaux comme du ruban
adhésif et des cutters chez lui.
Dans le lexique pictural, les « vélatures » (de l'italien vélatura qui signifie
glacis) sont des couches de pigment qui permettent de créer
des effets d'opalescence (utilisées pour représenter des matières transparentes et
translucides comme des voiles ou la brume ou pour rehausser certaines parties
des figures peintes).

Le glacis est une application de couches de peinture transparente cherchant
à produire une « couleur profonde » sur un tableau. C’est-à-dire, un type de
nuance à la fois sombre, intense et saturée. Cependant, regardée dans des
conditions d’éclairage inadéquates (lumière forte et directe, au lieu d’une latérale et faible), on ne voit que des reflets dans une peinture réalisée par glacis. Ironie du
sort -ou plutôt des lois optiques- l’effet de profondeur vient toujours d'une
substance à la fois transparente et colorée, et non d’une épaisseur importante.
C’est la loi de Beer-Lambert, une relation donnée entre l’intensité et l’absorption
lumineuse par rapport aux propriétés du matériel transpercé.
L’exposition Espectros de Carlos Rivera, nous parle justement de cette
profondeur de la transparence, de la densité de l’invisible, de l’épaisseur de la
fragilité et de la consistance des petits riens. Il part –comme dirait Deleuze- à la
« conquête des surfaces » pour leurs redonner un sens, les doter de profondeur et
leur attribuer une nouvelle histoire.

Ses minutieuses boites lumineuses réalisées par addition de couches de
ruban adhésif ne montrent ce qu’elles représentent qu’à condition d’être éclairées;
l’illusion de profondeur de ses miniatures blanches sur fond noir n’est rendue
possible que par un détournement quasi sculptural de l’art du collage (les figures
étant collées successivement sur différentes planches de verre); ses déploiements
autant chaotiques qu’organisés de lames tranchantes sur des supports peints de
couleur noire cessent d’être des pièces de rechanges –pas même des objets à
part entière- pour devenir des compositions abstraites.
Dans le travail de Rivera, rien n’est vraiment perçu à un premier abord, rien
n’est révélation non plus. Chez lui, tout est dévoilement subtil, une apparition
spectrale qui redonne une profondeur, voire un sens, aux surfaces et au presque
rien des choses.

Nathalie Goffard

Sea Como Sea, 2013 Masking tape, 60x85cm

Installation – Visiblidad Suspendia, 2019 Canvas, adhesive tape, LED lights, aluminum frame. 23 backlit works 16 pieces of variable dimensions, approximately 27cm x 15cm
Visiblidad Suspendia, 2019 Canvas, adhesive tape, LED lights, aluminum frame, 27cm x 15cm
Estrellas Rojas, 2018
Es Como Si Non Existéramos, 2019-2020 Adhesive Tape, glass, black cardboard, aluminium frame
Doble Filo, 2020 2 pieces, 66.5 cm. x 49.5 cm.